Ce texte a été écrit le 11 Février 2004, 3 semaines après mon arrivée, dans le but d’être envoyé aux amis et à la famille. Je suis entré en Irak le 17 Janvier 2004. Je l’ai un peu retravaillé avant de le publier ici, afin de recentrer sur le sujet du voyage principalement et de corriger quelques petites erreurs factuelles. Promis, la prochaine fois je me lance sur un nouveau texte.

Frontière Irako-Jordanienne Février 2004
Après un voyage plutôt calme malgré six heures d’avion jusqu’à Amman puis dix heures de GMC, à travers le désert et en convoi pour ne pas être braqués, je suis arrivé à Baghdad sans encombre. Pas vraiment de galère, pas le froid annoncé sur Amman, un chauffeur qui nous attendait à l’aéroport [1], un compagnon de voyage qui commence aussi son boulot avec moi plutôt sympa, pas de problème à la douane, peu de check-points, tout va bien.
En plus on arrive à Baghdad sous le soleil malgré un brouillard à couper au couteau sur la route, fendu par notre chauffeur à une moyenne de 160 km/h… On s’est vengé en le faisant pleurer avec quelques petits pastilles fisherman’s: On nous avait annoncé les Irakiens plutôt gaillards, seraient-ils finalement un peu fragiles?
La conduite
Le premier contact irakien se fait au travers du chauffeur du GMC qui nous sert de taxi entre Amman et Baghdad : Après semaines ici, on peut s’apercevoir que le nôtre était typique [2].
Le code de la route est en effet inconnu en Irak! Si la traversée de la Jordanie se fait avec quelques règles toutes relatives, celle de l’Irak est particulière : vitesse toujours excessive, ceinture en option[3], coups de volant intempestifs, sans parler des coups de freins, dépassements par la droite ou la gauche selon le positionnement de la voiture ou du camion précédent.
Tout le monde a des anecdotes sur un voyage en voiture dans ce pays et il n’est pas rare de croiser un véhicule à contre sens sur l’autoroute, quand ce n’est pas un troupeau de moutons ou encore un mec (ou un fenec) qui traverse tranquillement.
Un détail : l’élément le plus important d’une voiture irakienne est le klaxon ! Je n’ai jamais vu des conducteurs tant l’utiliser! à partir de trois quatre voitures présentes, cela devient une vraie cacophonie car on s’en sert autant pour avertir de sa présence que pour râler, engueuler l’autre, remercier quelqu’un ou saluer un pote…

Convoi militaire de Baghdad vers Amman - Février 200
Pour ceux qui trouvent les Français peu citoyens lorsqu’ils sont au volants, un petit détour par Baghdad devrait vous réconcilier avec nos beaufs!
Il faut savoir que depuis la guerre le nombre de voitures a « explosé » dans le pays. Sous Saddam et avec l’embargo il était très compliqué d’avoir l’autorisation d’acheter une voiture. Depuis, tout le monde s’est procuré des véhicules venus tout droit d’Europe ou des USA… d’occase bien sûr. Ce qui fait de Baghdad un gigantesque embouteillage l’essentiel du temps.
Comme le Baghdadi n’est pas trop patient, il essaye de passer quoi qu’il arrive! Cela donne d’étranges ballets où ne passent que ceux qui ont les plus grosses « cojones », d’autant que, bien que les feux tricolores fonctionnent (quand il y a de l’électricité), personne ne les respecte, c’est comme s’ils étaient absents !
Or, jamais un irakien ne s’abaissera à laisser passer quelqu’un. Il passe par le trottoir s’il faut pour gagner une place : des deux voies deviennent vite des 4 ou 5 voies. Donc encore plus d’embouteillages et de klaxons.
Pour couronner le tout, si un irakien souhaite se garer ou s’arrêter il le fait… là où il est. D’où parfois jusqu’à trois files de rang de voitures garées et une voie pour rouler où tout le monde veut passer en même temps. Heureusement que nous avons des chauffeurs dans ce bordel, je crois que le côté comique finirais vite par nous ulcérer.
On a tout de même vu un embouteillage de plusieurs km sur le périph de Baghdad créé par UN seul type qui changeait sa roue… sur la voie de gauche et avec la voiture empiétant sur celle de droite pour ne pas être gêné par la rambarde! Et comme il n’y avait que deux voies, c’était quatre rangs qui s’affrontaient derrière lui pour passer le premier. Heureusement, ce coup-ci nous étions dans l’autre sens.
Dernier détail sur les transports : l’essence coûte environ 2ct d’Euro[4] le litre à la pompe. Cinq fois plus si vous ne voulez pas faire la queue et que vous remplissez votre réservoir au black…
Les Irakiens
Vous souvenez-vous des sosies que l’on prêtait à Saddam ? En fait si on parle tant de ses sosies c’est tout simplement que physiquement il représente l’Irakien type : La très grande majorité des irakiens a un gros ventre et une moustache. Même eux en rigolent mais jamais on ne leur ferait raser leurs poils sous le nez, ni perdre leur bide qui est la fierté de leur femme.
Nous avons l’exemple d’un membre du staff qui se marie dans la semaine et à qui la femme prend la tête pour qu’il grossisse… c’est un des plus sveltes du bureau, il doit faire à peu près 1,80 pour 80 ou 85 kg.

Portrait de Saddam recouvert de peinture - Baghdad Janvier 2004
L’irakien est en règle générale en effet une belle bête…le jour où le rugby s’installera ici, ça promet, d’autant qu’ils n’ont à peu près pour la plupart aucune conscience du danger…
En dehors de cette apparence physique de beauf a la Cabu ce sont des types plutôt sympa, marqué par la guerre (petit rappel, l’Irak est en guerre quasi constamment depuis 1980). Assez rigolards dans l’ensemble, ils sont chaleureux, très accueillant, aiment faire la fête et tous sourient, surtout quand ils savent que vous êtes français. Ils ont malheureusement un peu trop tendance à vous prendre pour un américain dès lors que vous n’avez pas le look irakien.
C’est ce qui m’est arrivé il y a peu dans un magasin: Je me suis fait invectivé en arabe par un espèce de géant balafré, alors que mon chauffeur et accompagnateur était un peu loin. Le temps qu’il arrive pour discuter, j’ai eu le temps de comprendre le mot « americani ». J’ai alors juste dit « no, faranci ». Le type a stoppé brusquement sa diatribe et s’est excusé pendant 5 bonnes minutes.
Et les Femmes me direz vous? Elles ont le même physique, heureusement les Irakiens ont la bonne habitude de les planquer derrière un voile[5]. J’exagère un peu mais il est vrai que les jolies irakiennes sont rares, ou bien planquées.
Chirac est bizarrement assez apprécié [6], sauf en ce qui concerne l’histoire du voile qui a fait beaucoup de bruit dans la région. Il faut sans cesse expliquer que la loi ne concerne que l’école, certaines âmes bien attentionnées ayant trouvé particulièrement de bon goût de manipuler l’info en expliquant que le voile est interdit dans la rue chez nous.
Le contexte
L’Islam a bien entendu une grande importance pour la majorité des irakiens, mais il n’est pas rare d’en croiser qui n’ont pas peur de boire un verre d’Arak, un genre d’anis blanc local, qui passe plutôt bien à l’apéro. Il n’y a pas que des chrétiens qui aiment ça.
Les différents courants vivent plutôt en bonne entente a priori, en dehors de leurs chefs, mais pour combien de temps, là se situe la question tant les chefs de meutes [7] poussent à l’affrontement. La guerre civile semble se rapprocher de jour en jour même si au quotidien nous n’en sentons pas trop les effets. Mais on peut toutefois se demander qui a intérêt a attaquer dans la même semaine les deux grands partis kurdes (attentat à Erbil) et les chiites (tentative d’assassinat de Sistani), soit les deux plus grandes forces du pays.
Qui manipule qui dans cette histoire ?
Quand on se pose ce genre de question, on en vient tout naturellement aux Ricains… Étonnant, non ? Ils sont bien entendu ultra présents ici, on les croise malheureusement tout le temps. Malheureusement, car il ne fait jamais bon être près d’eux. D’une part parce qu’ils sont visés. D’autre part parce qu’ils sont ultra nerveux et en pays conquis.
Autant on peut comprendre leur nervosité, ce n’est jamais bien sympa de servir de cible, surtout quand on a vingt ans et qu’on n’est là que pour avoir la nationalité US. Autant, justement, leur attitude est assez imbuvable. Ils sont absolument odieux avec tout ce (et ceux) qui n’est pas américain.
Violences aux check-points (envers un expat palestinien d’une ONG présente cette semaine par exemple), armes pointées en permanence vers toute personne qui s’approche, hélicos qui rasent les toits, patrouilles militarisées partout dans la ville, convois qui bloquent l’autoroute a trente KM/heure, quiconque voulant les doubler se faisant braquer illico presto… Mais il paraît qu’on n’est plus en guerre…
Et je ne parle pas de ce qui est réservé aux Irakiens…

Hélico US dans le couchant - Baghdad Février 2004
Vous voulez de l’anecdote? Hé bien en voilà : Le mari de la femme de ménage du bureau a été arrêté par les ricains a proximité d’un attentat, puis incarcéré au secret dans la gigantesque prison US a l’ouest de Baghdad [8]. Un petit détail, le mari en question est en fauteuil roulant. Il a finalement été condamné (j’ai pas dit jugé) a quatre mois de prison ferme. Pour quelles raisons ? Parce qu’il n’a pas prévenu les ricains de l’attentat. Je n’ai toujours pas compris s’il aurait du les prévenir avant ou après, mais de toute manière c’est tout aussi absurde. Et comme cela ne suffisait pas, il a été envoyé au sud du pays pour purger sa peine, dans un camp de tentes qui sert de prison du côté de Basrah. Il devra bien sur se débrouiller pour rentrer quand il sera libéré (ce qui s’est passé 4 mois plus tard).
Je n’ose imaginer ce qu’ils font aux vrais coupables. Enfin je n’ai pas besoin de me forcer beaucoup vu les images qu’on a reçu aujourd’hui du meurtre d’un irakien dans le désert par un soldat US qui parade ensuite devant la camera, très fier de lui…combien d’histoires comme celles ci ?
Les seuls ricains non stressés et souriants que j’ai rencontré sont ceux du secteur « communication », en train de distribuer le journal ricain bilingue de la ville, Baghdad Now. Ils viennent le distribuer gratuitement, en Hummer, dans les quartiers pauvres. Personne n’est dupe et ne lit même le contenu du torchon : c’est de la propagande pure et dure au premier degré comme je n’imaginais même pas qu’on ait pu encore en faire à notre époque…
Les conditions de vie
Finalement les conditions de vie sont plutôt agréables ici, surtout en ce moment, début du printemps où il fait soleil et environ 25 degrés tous les jours. Ça risque de se gâter par la suite, on nous annonce des 60 degrés bien tassés pour cet été (confirmés quelques mois plus tard).
Le seul « petit » hic sont bien entendu les conditions de sécurité. Dans un pays ou la Kalachnikov se négociait 10 dollars juste après la guerre au « marché des voleurs », la sécurité n’est pas un luxe.

Vue de Baghdad - Mai 2006
En plus on habite et on bosse dans un endroit plutôt sympa, l’ancienne ambassade de Cuba. Après l’invasion US, les cubains sont partis précipitamment en laissant derrière eux quelques films (on recherche actuellement un projo pour les mater, si vous connaissez un irakien qui en a un…), documents, photos…et un gigantesque appareil de transmission soviétique de 2X2 m ! Gros avantage du lieu, on évite les embouteillages le matin et le soir, on a de la place et une grande terrasse pour les BBQ…
L’eau ne manque pas même si le flux n’est pas très puissant et qu’il n’est pas recommandé de la boire, par contre, les coupures de courant sont très nombreuses. Avec un générateur ce n’est pas très gênant bien que plutôt bruyant. Mais finalement on s’y fait. Heureusement parce qu’il ne doit y avoir d’électricité qu’a mi-temps.
Dehors c’est très poussiéreux (avec le peu de pluie qu’il y a ce n’est pas étonnant) avec un paysage digne de Tintin au pays de l’or noir : relisez le, ça a du être fait a partir d’ici…Au quotidien on bouffe de la poussière tout le temps, et les fringues de même. Si vous ajoutez a ça une odeur tenace d’essence ou de pétrole, ce n’est pas top comme ambiance. Heureusement on sort relativement peu…
En effet, bien que ce ne soit plus officiellement la guerre selon W, c’est relativement tendu, en tout cas par période. Le mois de janvier a été relativement calme, actuellement ça reprend un peu de vigueur. Pour nous ça ne change pas grand-chose, on entend juste un peu plus de tirs de kalachnikov et d’explosions.
Pourtant depuis trois jours, il y a eu une recrudescence d’attentats. D’après les barbouzes de l’ambassade de France que j’ai rencontré aujourd’hui, ce sont des attentats dûs a des groupes étrangers car visant des quidams irakiens sans visée politique ou religieuse comme ont pu l’être les attentats de la semaine dernière. L’objectif de ces attentats n’en demeure pas moins politique puisqu’il s’agit de dire que le pays n’est pas suffisamment stable pour organiser des élections. Et ce au moment ou l’ONU revient sur Baghdad par le biais d’une mission exploratrice sur la sécurité et d’une mission diplomatique au sujet d’élections. En fait, le risque principal est d’être au mauvais endroit au mauvais moment : Mais tout est fait pour éviter ça.
On évite les sorties dans les endroits sensibles (lieux très fréquentés, sites US…), on est presque toujours accompagné d’un irakien quand on sort ou toujours avec un chauffeur, toujours joignables, couvre feu a 23h [9] ainsi que des gardiens pour la maison, du film plastique autocollant sur les vitres en cas d’explosion proche [10], du sable devant les ouverture, etc. au final on s’habitue et on ne ressent pas une trop grosse tension, d’autant qu’en général les attentats sont ciblés : les ricains, les flics, les militaires [11] ou encore des raisons politico-religieuses comme a Erbil.
PS. Je reviens du mariage de Suahib. Typique, avec décors rococo, grosses dondons, bouffe irakienne, musique à donf et mecs d’un coté, femmes de l’autre. A ce sujet, j’ai vu des mariages reubeus en France plus stricts…Pas grand-chose a dire la dessus, le mariage étant fini a 21h a cause des difficultés et du danger de rentrer tard pour tout le monde.
[1] Ce qui n’était pas gagné d’avance…
[2] Au moins n’avons nous pas fait toute la route entre la frontière et Baghdad avec un chauffeur tenant une grenade à la main « pour se défendre au cas où ils seraient braqués » comme cela est arrivé à un ami.
[3] Quelques mois plus tard, un chauffeur qui avait été sensibilisé au port de la ceinture par ses collègues expats m’a avoué avoir déjà été arrêté par la police pour… port de la ceinture. Il a eu beau leur expliquer que c’était en cas d’accident, ils trouvaient ça vraiment trop étrange. Et comme ce qui est étrange est suspect dans ce pays en guerre…
[4] soit 30 Iraki Dinar – ID. En 2008, le prix était passé à 850 ID sous la pression du FMI. Soit une augmentation de près de 3000%.
[5] J’ai tout de même croisé des voiles intégrales, sans même une petite fenêtre. Mais le plus courant est le simple hidjab. Et pourtant il y a des magasins de sous vêtements affriolants qui ont pignons sur rue. On sent tout de même l’importance de la laïcite avant que Saddam ne se tourne vers ses potes religieux pour se défendre contre les Bush. (4 ans après ce n’est plus du tout pareil et une femme qui ne porterait pas le voile risque sa vie).
[6] Bon, d’accord surtout parce qu’il est pris pour un pro-arabe et anti-Israël.
[7] Sistani, Sadr pour les religieux, ouTalabani, entre autres, pour les Kurdes. Je rappelle que ce texte a été écrit en Février 2004…
[8] Qui sera bien connue quelques mois plus tard pour les activités qui y étais menée. Cette prison s’appelle Abu Grahib.
[9] On dors sur place si on ne rentre pas a cette heure
[10] Lors de l’attentat visant l’ONU en Août 2003, la majorité des morts l’ont été a cause d’éclats de verre parce que le responsable sécu avait du commander le film plastique au fournisseur officiel et qu’il n’avait pas encore été livré.
[11] Hier (10-02) 50 morts dans un attentat visant un recrutement chez les keufs, aujourd’hui 43 morts dans un attentat près de l’aéroport militaire et au moins deux attentats déjoués de justesse. 7 morts également chez les flics dans la rue, comme presque tous les jours…