Quelques Anecdotes Baghdadis (3)
Posted in Anecdote, Anecdotes Iraquiennes, Irak on 07/12/2009 04:22 by CédricTroisième épisode sur les anecdotes baghdadis (les deux premiers sont ici et ici)
En dehors du boulot et des mesures de sécurité de plus en plus drastique au fur et à mesure que la situation se dégradait, nous trouvions, vous disais-je, le temps de nous amuser autant que nous pouvions. Mais avant d’en arriver là, pour répondre à la demande de Dul, deux petites cartes: l’une de l’Iraq, l’autre de Baghdad.

Carte de l'Iraq

Carte de Baghdad
Il n’y avait pas une fin de semaine (un jeudi soir donc) sans une fête organisée chez les uns ou chez les autres. L’alcool y coulait à flots, et la drogue était relativement facile à trouver, bien qu’elle ait été globalement absente avant l’attaque américaine (à part peut-être dans certains cercles de pouvoir)[1]. Tout cela aide à s’amuser, mais je n’ai jamais vu un type complètement défoncé à Baghdad malgré les quantités qui pouvaient parfois être bues ou fumées. Nous devions tous avoir une petite voix dopée à l’adrénaline qui nous rappelait qu’en cas de coup dur il fallait garder une certaine réactivité.
Et où trouvait-on quoi me direz vous?
L’alcool se trouvait un peu partout, puisqu’il y avait des dizaines d’échoppes vendant de l’alcool à Baghdad, en sus de beaucoup de magasins d’alimentation tenus par les chrétiens. Le nombre de ces échoppes a grandement diminué après que les extrémistes musulmans ont commencé à les attaquer. Il y eut une période de fermeture quasi généralisée, puis certains ont réouverts, soit parcequ’ils se sentaient protégés, soit après avoir changé leur devanture où il ne subsistait plus qu’une petite ouverture dans un rideau de fer ou dans un mur par où s’échangeaient argent et bouteilles; là où auparavant c’était un magasin des plus classiques.
Pour la coke et les produits régulièrement consommés en occident, tout le monde savait qu’il fallait aller dans les grands hôtels squattés par les journalistes internationaux. Étonnant, non?
Il y eut aussi une période Kétamine. Qui s’est arrêtée lorsque les stocks reçus par une ONG et qui n’étaient pas utilisés en Iraq ont été finis. La situation sécuritaire ayant commencé à se dégrader plus sérieusement alors, personne n’a essayé d’en avoir à nouveau.
En ce qui concerne le shit, il était d’autant plus facile à trouver que nos fournisseurs principaux étaient la diaspora marocaine, avec qui nous entretenions de bons rapports, francophonie oblige. Mais, pour d’autres, la diaspora soudanaise était tout aussi réputée. Nous n’avons appris que bien plus tard, et alors que nous n’étions plus basé à Baghdad à plein temps qui était le fournisseur principal de Baghdad.
En effet, la plupart des fumeurs, même une fois basés à Amman la majeure partie du temps, revenaient à Baghdad et en profitaient pour se fournir sur un marché abondant où les prix défiaient toute concurrence. D’autant plus qu’il était extrêmement difficile et onéreux d’en trouver en Jordanie. J’en connais plus d’un qui auraient préféré être relocalisés à Beyrouth.
Or, un jour, l’un d’entre eux est revenu dépité: il n’avait pas pu trouver sa savonnette lors de son voyage. La raison étant que le fournisseur principal de la ville avait été blessé la veille de son départ lors de l’explosion d’une voiture piégée. Or ce jour là il n’y avait eu qu’une seule voiture piégée à Baghdad: c’était d’autant plus facile à savoir que c’était à 150mn de nos bureaux et qu’il fallait changer toutes les vitres… Notre petite enquête n’a pas mis longtemps à être bouclée: le dealer était le marchand de pastèques au coin de notre rue. Un type très sympa, (qui semblait) pauvre comme job et qui n’avait qu’une petite cahute d’1x1m dans laquelle il vendait uniquement des pastèques pour quelques Iraqi Dinars. Au point que nous lui en achetions beaucoup plus régulièrement que ce que nous pouvions en manger. En fait ce type ravitaillait toute la ville…

Bureau dévasté lors de l'attaque contre le Canal Hôtel (siège de l'ONU)
Avant cette digression sur les produits licites et illicites que nous ingurgitions, je vous parlais des fêtes, parfois très animées ou chaudes, auxquelles nous participions chaque semaine. Plutôt dans les organisations latines d’ailleurs. Pour deux raisons principales. D’une part parce qu’elles invitaient plus facilement leur collègues iraquiens et que c’était du coup beaucoup plus sympa. D’autre part parce que les conditions de sécurité dans lesquelles nous vivions n’avaient rien à voir avec celles des anglo-saxons: Je me souviens avoir été dans une fête organisée par une grosse ONG US en février 2004. Alors que nous nous promenions librement dans la rue tous les soirs à cette époque, leur maison se trouvait dans une rue bloquée et gardée par des hommes en armes et nous avions dû montrer patte blanche lors de pas moins de 5 check-points entre le début de la rue et l’entrée dans la maison une centaine de mètres plus loin. Pas simple quand en plus l’un d’entre nous promenait partout… son accordéon. Vous savez dire accordéon en arabe, vous? Ben sur l’un des check-points, il a fallu qu’il en joue sous le regard soupçonneux des gardes pour qu’ils comprennent ce que c’était.
Sinon les fêtes se passaient comme toutes les fêtes du monde. Si ce n’est que tout le monde avait un couvre feu, même quand il n’y avait pas de couvre feu officiel dans les rues: soit on rentrait avant, soit on couchait sur place. Heureusement que les maisons étaient grandes, parce que c’étaient régulièrement un minimum de 20 ou 30 personnes qui couchaient là. Vu le danger de se promener la nuit, personne ne se risquait à rompre ce couvre feu qui était une des premières règles de sécurité. Nous ne l’avons fait qu’une fois. Vers 3h du matin, un pote a décidé qu’il ne voulait pas dormir là car il y avait trop de monde. Il a alors appelé son chauffeur de nuit (bien qu’on ne roule pas pendant le couvre feu, nous en avions tous un, au cas où il faille évacuer rapidement en pleine nuit). Celui ci est venu avec un des gardes de la maison. Et, tout aussi imbibés que lui mais surtout très solidaires, nous sommes rentrés, à 5 plus le garde et le chauffeur dans la grosse voiture américaine, jusqu’à sa maison. A 150km/h dans les rues de Baghdad la nuit.
La montée d’adrénaline nous a bien fait rire sur le coup mais nous étions beaucoup moins fiers des risques inutiles que nous avions pris le lendemain au petit déjeuner. Et nous nous sommes confondus en excuses durant plusieurs semaines auprès des deux iraquiens venus nous chercher. Ce qui les rendaient hilares à chaque fois, même s’ils nous ont avoués qu’au moment de l’appel de leur chef, ils n’en menaient pas large.

Les autres soirs de la semaine, nous nous retrouvions souvent avec quelques proches et nous regardions des films avec les projecteurs que nous avions tous dans nos organisations. On trouvait tous les films les plus récents sur les marchés de Baghdad dans des DVD pirates à 1USD. De quoi se faire une belle cinémathèque. Du coup c’était séance de cinéma presque tous les soirs. De toute manière il n’y avait pas grand chose d’autre à faire. Par contre je ne vous conseille pas de regarder un film comme Black Hawk Down lorsque vous entendez les hélicos qui tournent autour de votre maison. Peu de monde a bien dormi cette nuit là
Le vendredi, c’était souvent le seul jour où nous ne travaillions pas trop, sauf urgence. C’était donc l’occasion de flâner dans certains quartiers de la ville, au zoo, au marché aux livres etc. Nous avons même organisé 2 ou 3 matchs de foots entre ONG. Mais nous avons du arrêter car nous n’avions trouvé qu’un seul terrain où jouer, et c’était un peu dangereux de revenir chaque semaine au même endroit…
Quelques fois nous allions aussi dans un restaurant au bord du Tigre, dans le quartier qui est devenu une enclave sunnite avec une extrême violence par la suite, Adhamyia (Nord-Est sur la carte). Dans une partie du quartier il y avait deux ou trois restaurants avec une terrasse sur une sorte de barge sur le Tigre. Très sympa.

Si si, ce sont bien des jet-skis
C’est là, au printemps, que nous avons vu des types faire du jet-ski. Sur le Tigre. En face de la Zone Verte gardée par les militaires US. En pleine guerre. Nous en avons parlé entre nous toute la semaine tant c’était incroyable. Et le vendredi suivant, nos étions de nouveau sur place, bien décidés à faire un tour de jet-ski sur le Tigre. C’était vraiment le genre de truc qui nous avait excité toute la semaine. De plus, connaissant les Iraquiens, nous étions sûrs qu’ils seraient ravis de nous faire partager leur délire. Un ami photographe de presse nous avait même accompagné, riant d’avance des photos qu’il ramènerait des « humanitaires à Baghdad ».
Mais point de jet-skis lorsque nous sommes arrivés. Le collègue iraquien qui était avec nous et s’amusait d’avance de nous voir nous flanquer à l’eau est parti se renseigner auprès des pêcheurs. Il est revenu en nous disant qu’il n’y avait aucune chance que nous puissions en faire. En effet, les militaires US qui étaient sur l’autre rive avaient dans la semaine tiré sur les jet-skis, tuant l’un des type. Personne ne savait pourquoi. Peut-être ont-ils eu peur d’être attaqués (avec des jet-skis qui étaient en contrebas de leurs miradors et à plusieurs dizaines de mètres… mais ils étaient assez stupides pour cela), peut-être se sont-ils juste « amusés ». Nous ne saurons jamais.
Déçu de voir notre rêve tomber à l’eau, nous avons alors fait de même, comme tous les jeunes baghdadis qui se baignaient autour de nous. Nous avons plongé dans une eau boueuse, sale, charriant détritus et excréments, et dans un courant très violent [2]. Nous sommes remontés sur la berge 50m en aval, et pourtant nous n’avions que que 5-6 mètres à nager pour la rejoindre. Et là nous nous sommes brûlés les pieds pour revenir jusqu’au restaurant sur les pierres bordant le fleuve. Et pendant une semaine nous avons tous craints d’avoir chopé des maladies de peau. Mais personne n’a rien eu et nous nous sommes plutôt bien marrés ce jour là malgré l’absence décevante des jet-skis.
La suite au prochain numéro.
D’ailleurs n’hésitez pas: si vous avez des questions ou s’il y a des sujets abordés que vous voudriez que je développe, je me ferais un plaisir de le faire si je peux.
[1] Depuis la guerre c’est une autre victoire américaine dont on parle peu: d’une part la production de cannabis et surtout de pavot a commencé à se répandre dans certains gouvernorats (Thi-Qar, Diyala) alors qu’elle était inexistante auparavant, et d’autre part la consommation de produits stupéfiants a également explosé alors qu’elle n’était que très marginale auparavant.
[2] et qui contenait notoirement du matériel militaire, des bombes (parfois sales) qui avaient été jetées lors des différentes guerres, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient et qui charrierait des dizaines de corps quelques mois plus tard.



























