Quelques Anecdotes Baghdadis (2)

Suite du premier épisode sur les anecdotes baghdadis

La Chaleur de l’été iraquien… Peut-être l’un des pires souvenirs tant cette chaleur est forte, quelle que soit l’heure. L’occasion de s’apercevoir, par exemple, qu’il est possible de dormir à peu près correctement jusqu’à 35°C. Au delà, on transpire tant qu’on dort comme un bébé: on dort deux heures, on se réveille et on pleure; on dort deux heures…
D’ailleurs, l’été, les iraquiens, malgré les risques dans un pays en guerre, dorment dehors. Et lorsqu’il est possible d’avoir un générateur pour faire fonctionner l’air conditionné, il ne vous gênera pas pour dormir, quelqu’en soit le bruit…

Mais la chaleur, en Iraq, est aussi très présente chez les gens. Partout ou presque [1], ces personnes qui vivent depuis 25 ans en guerre, sont d’un accueil incroyable. J’ai des dizaines d’anecdotes concernant cet accueil de gens adorables, rieurs, fêtards, toujours prêt à aider malgré la situation de leur pays.

Puisque je ne peux toutes les aborder en une fois, prenons un seul exemple: les marchands.
Nous avions l’habitude de nous promener, au printemps et au début de l’été 2004, sur l’une des avenues principales de Baghdad, Karada. Comme le faisaient, du reste, beaucoup de Baghdadis dès que la température baissait en début de soirée.
Cette avenue, plutôt commerçante dans la journée, se remplissait le soir de dizaines d’échoppes où tout se vendait, et particulièrement des souvenirs de l’ancien régime ou du petit matériel, fabriqué en chine. Et particulièrement d’ailleurs, des briquets tous plus extraordinaires les uns que les autres.

Celui là, outre le fait de réunir Bush et Saddam sur un coeur surmonté dun avion de chasse joue la lettre à élise lorsquon louvre. Trop forts les chinois...

Celui là, outre le fait de réunir Bush et Saddam sur un coeur surmonté d'un avion de chasse joue la lettre à élise lorsqu'on l'ouvre. Trop forts les chinois...

Bien sûr, ces ballades n’étaient pas les meilleures idées que l’on puisse avoir en terme de sécurité, ce genre d’endroits risquant particulièrement d’être ciblés par des attaques à la voiture piégée (on dit VBIED dans le jargon sécuritaire: Vehicle Born Improvised Explosive Device). Mais, en dehors de ce risque, pas une fois nous n’avons senti la moindre menace sur nous ou le moindre regard soupçonneux. Pourtant nous avions l’air d’occidentaux, et une grande partie de ceux ci venaient d’attaquer ce pays et le rendaient exsangue au point qu’une guerre civile larvait.

Non seulement nous n’avions aucune menace, mais en plus, dans chaque échoppe où nous nous arrêtions nous étions accueilli comme des rois, par du thé, du coca, ou toute autre boisson que nous pourrions désirer. Ensuite seulement le marchand nous demandait ce que l’on cherchait.
Si par hasard il ne l’avait pas, il nous resservait, nous faisait assoir et allait chez ses collègues et concurrents pour nous trouver ce que nous cherchions. Puis il revenait et nous vendait le produit comme s’il l’avait eu dans son magasin. Il se débrouillerait plus tard pour s’arranger avec celui qui lui avait donner ce produit. Cette attitude s’est reproduite dans tous les magasins dans lesquels j’ai pu aller à Baghdad et dans la plupart des villes iraquiennes. Facilitée par le fait que des magasins vendant le même type de produits sont souvent plusieurs à proximité [2]. La raison que l’on m’a donnée étant qu’en tant que visiteur (client), je devais être servi et si ce que je cherchais ne se trouvait pas dans le magasin, c’était la faute du commerçant, qui aurait du l’avoir. Je n’ai jamais vu ça ailleurs, même dans la région.

Le plus grand des supermarchés Baghdadi en 2004

Le plus grand des supermarchés Baghdadi en 2004

Il est évident, étant donné ce contexte, que si nous allions régulièrement chez un même marchand, il était tellement honoré que l’accueil y était encore meilleur, si cela est possible. Ce fut le cas avec notre marchand de légumes, Abbas. Il n’avait pas la plus grande des échoppes, mais ses étals étaient plutôt correctement rempli et ses produits de bonnes qualités. Nous avons donc pris l’habitude de nous approvisionner chez lui.
Après moins de deux mois à nous voir une fois par semaine, très gêné, il nous a fait une proposition surprenante: il aimerait que nous venions manger chez lui vendredi.
Beaucoup de vos maraichers vous ont invité à déjeuner, alors que vous les aviez vu moins d’une dizaine de fois?
Nous avons suspendu notre réponse, officiellement car nous devions demander l’autorisation. En fait nous avons chargé un de nos chauffeurs originaire du quartier de se renseigner sur Abbas afin d’éviter un piège. Malgré l’accueil que nous recevions, nous étions dans un pays en guerre, où les kidnappings commençaient à devenir de plus en plus nombreux [3]. Le chauffeur étant revenu plutôt confiant, nous avons accepté l’invitation, avec les deux collègues et le chauffeur en question.
Et nous avons passé un excellent vendredi avec toute sa famille et, comme c’est à chaque fois le cas en Iraq, avec de la nourriture à ne savoir qu’en faire.
La question qui est resté sur nos lèvres d’occidentaux était: pourquoi nous invite-t-il? La seule explication que nous ayons jamais eu était qu’il était content et fier que l’on ait choisi son échoppe et que nous revenions.

Repas chez Abbas

Repas chez Abbas

Abbas fut le seul marchand à nous inviter mais toutes nos relations avec les iraquiens étaient baties sur le même modèle. Malgré le contexte se dégradant, et bien qu’après la première année je n’ai pu rester vivre à plein temps à Baghdad, ni me promener sur les avenues de la même manière à cause des conditions de sécurité déplorables, ces relations sont restées les mêmes avec tous les iraquiens que j’ai pu rencontrer au cours des 4 ans où je suis resté dans la région.
Malgré la guerre civile qui a suivi.
Malgré les plus d’un million de morts.

Et malgré, aussi, certains côtés inconscients que peuvent avoir les iraquiens. Un de leur sport favori, par exemple, est de tirer en l’air pour célébrer quelque chose. C’est une pratique propre à toute la région, mais certains pays, comme la Jordanie, l’ont interdite et ont remplacé les armes par des feux d’artifices. Pas les iraquiens. Qui ont tous, qui plus est, plusieurs armes chez eux. Quelques puissent en être les conséquences, comme ce mariage décimé par des tirs américains venus d’un hélicoptère dans lequel les militaires pensaient se faire attaquer, alors que les iraquiens tiraient l’air pour fêter le mariage.
Et sans penser qu’une balle tirée en l’air, immanquablement, retombera. Parfois sur la tête de quelqu’un. Et le tuera surement.

Lors de l’annonce de la mort des fils de Saddam, honnis par tous pour leur attitude, il aurait été rapporté entre 30 et 40 morts rien qu’à Baghdad tant les gens ont tirés en l’air. Cette habitude devient très vite quelque chose à intégrer dans les analyses sécuritaires, préludes à tout déplacement. Il vaut mieux connaître les horaires des matchs de foot de l’équipe nationale. Lors de la qualification de celle ci pour les jeux olympiques de 2004 [4], j’étais chez des amis et j’attendais justement la fin du match pour rentrer chez moi. A la fin du match, étant dans une maison proche du Tigre et avec une belle vue sur Baghdad, ce furent des centaines, des milliers de tirs que nous entendîmes à travers la ville et presqu’autant de balles traçantes. Qui toutes se dirigeaient en direction de la Zone Verte, le quartier hautement protégé des ambassades des pays de la coalition ou des ministères iraquiens…

Michelin iraquien?

Michelin iraquien?

En effet, la plupart des iraquiens savent pertinemment que les balles retombes. Ce qui n’exclue pas l’inconscience. Comme me l’a démontré l’un de mes gardes avec qui je discutais un jour. Ahmed me disait que chez lui il avait récupéré un « machine gun », c’est à dire un fusil mitrailleur de combat. Alors que je lui demandais à quoi cela pouvait bien lui servir, lui qui était si pacifique, il me répondis que c’était pour tirer en l’air lorsqu’il était content. Je lui fis alors part de ma surprise qu’il n’ai pas pensé que les balles retombaient et que c’était très dangereux. Dans un grand éclat de rire il m’a dit qu’il savait bien, mais qu’il n’était pas fou. Et que c’est bien pour ça qu’il tenait son arme incliné en diagonale lorsqu’il tirait !!! Il avait bien pensé que les balles retombaient. Mais sa seule prévention était d’éviter que cela lui retombe dessus. Peu importe qui était en dessous du moment que c’était plus loin.

Mais tout cela ne nous empêchait pas de nous amuser autant que nous pouvions, malgré les risques qui existaient dans cette ville qui semblait de moins en moins calme.

A suivre…


[1] Bien évidemment, les groupes criminels qui pullulent en Iraq depuis la chute de Saddam ou les groupes armés en guerre sont beaucoup moins aimables et accueillant…

[2] Il y a un quartier pour les magasins de sports, un pour le matériel informatique, etc. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas ailleurs en ville. Mais dans le quartier spécifique où ils se trouvent, ils sont nombreux et on est à peu près sûr de trouver ce que l’on cherche.

[3] En 2004, l’Iraq est passé devant la Colombie en nombre de kidnappings. La plupart concerne des iraquiens, mais le marché de l’international est devenu si vite lucratif que l’appât du gain peut venir à bout de toutes les limites.

[4] Où ils termineront sur le podium, ce qui fera dire à Bush que c’était grâce à l’intervention américaine, puisque cela n’était jamais arrivé auparavant.

 

8 Comments

  1. ça me fait penser à Delhi ce que tu raconte sur dormir par plus de 35 j’allais me prendre 2 à 3 douche par nuit puis je me foutais sans me sécher dans mon pieu sous le ventilo, putain quel bonheur !!!!!

    t’as testé 52º ?

    c’est mortel aussi !

  2. 52° oui, mais pas la nuit. Comme je le disais dans le 1er épisode, la seule fois où j’ai formellement pris la température il faisait 58°c à 19h et à l’ombre…

    Le problème des douches c’est que l’eau vient de tanks sur le toit. Et même en les protégeant, l’eau est bouillante la journée et reste chaude la nuit. Le seul moment où une douche est jouable c’est vers 6-7h le matin, quand elle a eu le temps de refroidir toute la nuit. Où alors il faut avoir des bidons qu’on rempli le matin et qui restent à température … acceptable.
    Et pour le ventilo tu oublies quand tu n’as pas d’électricité. Et en général, la nuit, tu ne fais pas tourner le générateur…

    Les seuls endroits où c’était vivable c’était dans les maisons proches de maisons officielles ou appartenant à des leaders. Dans leurs quartiers il y a 24/24 d’électricité… Au milieu de l’été 2004 j’ai déménagé et squatté chez des potes qui avaient une telle maison. je préférais prendre le risque de faire 10mn de voiture sur le même trajet chaque matin ;-)

    PS – J’ai du importer les photos sur ce post car impossible de les uploader ici hier soir…

  3. 58 putain c’est chaud !

    j’ai testé 52 au Pakistan pouah….

    la douche bouillante a cause de reservoir sur le toit j’ai testé à Cuba !

    Je n’ai pas de limite de place sur ce serveur donc pas d’inquiétude :)

  4. Je ne sais pas pourquoi il m’a refusé l’upload alors… j’avais un message “impossible d’écrire sur le disque” ou un truc dans le genre…

    58 le soir à l’ombre… je me demande encore combien il faisait dans l’après midi. Comme je le disais, les 50 étaient régulièrement dépassés en journée en Iraq. C’est vraiment l’endroit le plus chaud que j’ai connu…

  5. ahhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhhh faut que je regarde les droits alors !

  6. [...] Troisième épisode sur les anecdotes baghdadis (les deux premiers sont ici et ici) [...]

  7. Ouf! Faut nous montrer ces photos-là, mon pote.

  8. Quelles photos?

    J’ai mis celles que je voulais mettre, mais n’ai pas pu les uploader sur le site directement pour ce post, d’où ma remarque, c’est tout ;-)

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