Archive for juillet, 2009

Stygmates

Beyrouth.

Mai 2005.

Depuis les accords de Taef il y a 16 ans, la guerre est officiellement terminée. Officieusement, tout le monde sait que le partage sera remis en cause un jour ou l’autre. Ce sont toujours les mêmes chefs de guerre au pouvoir. Tout le monde vit avec la menace d’une reprise du conflit. Au niveau national autant que régional. Personne ne sait encore qu’Israël bombardera la ville l’an prochain.

Moins de trois mois que le premier Ministre, Rafic Hariri a été tué dans un attentat. Les syriens, tenus responsables de cet attentat viennent d’être expulsés du pays après près de 30 ans d’occupation.

Tout le monde parle de révolution dans la rue.

Michel Aoun rentrera au Liban dans 2 jours.

Bien que sous tension, la ville est en fête. Des drapeaux au cèdre partout. Du orange, couleur de la révolte cette année là, également. Des sourires, des rires, des chants.

Une visite de la ville. La première pour moi. J’aime déjà cette ville qui combine les charmes du Moyen-Orient et la douceur de la Méditerranée.

Une ville qui se reconstruit. Qui réapprend à vivre après une guerre ultraviolente de 15 ans.

Nous sommes au coeur de la ville. Nous longeons ce qui était la ligne verte pendant la guerre. La ligne de front.

A un carrefour, la violence de cette guerre nous saute au visage.

Beyrouth mai 2005

Beyrouth mai 2005

La réhabilitation de cet immeuble n’a jamais commencé. Il a été impossible d’en identifier les propriétaires d’après ce qu’on m’a dit.

Ce n’est peut-être pas si mal.

La mémoire de la guerre est concrète ici.

Ce bâtiment empêche l’oubli.

 

Quelques Anecdotes Baghdadis (3)

Troisième épisode sur les anecdotes baghdadis (les deux premiers sont ici et ici)

En dehors du boulot et des mesures de sécurité de plus en plus drastique au fur et à mesure que la situation se dégradait, nous trouvions, vous disais-je, le temps de nous amuser autant que nous pouvions. Mais avant d’en arriver là, pour répondre à la demande de Dul, deux petites cartes: l’une de l’Iraq, l’autre de Baghdad.

Carte de l'Iraq

Carte de l'Iraq

Carte de Baghdad

Carte de Baghdad

Il n’y avait pas une fin de semaine (un jeudi soir donc) sans une fête organisée chez les uns ou chez les autres. L’alcool y coulait à flots, et la drogue était relativement facile à trouver, bien qu’elle ait été globalement absente avant l’attaque américaine (à part peut-être dans certains cercles de pouvoir)[1]. Tout cela aide à s’amuser, mais je n’ai jamais vu un type complètement défoncé à Baghdad malgré les quantités qui pouvaient parfois être bues ou fumées. Nous devions tous avoir une petite voix dopée à l’adrénaline qui nous rappelait qu’en cas de coup dur il fallait garder une certaine réactivité.

Et où trouvait-on quoi me direz vous?
L’alcool se trouvait un peu partout, puisqu’il y avait des dizaines d’échoppes vendant de l’alcool à Baghdad, en sus de beaucoup de magasins d’alimentation tenus par les chrétiens. Le nombre de ces échoppes a grandement diminué après que les extrémistes musulmans ont commencé à les attaquer. Il y eut une période de fermeture quasi généralisée, puis certains ont réouverts, soit parcequ’ils se sentaient protégés, soit après avoir changé leur devanture où il ne subsistait plus qu’une petite ouverture dans un rideau de fer ou dans un mur par où s’échangeaient argent et bouteilles; là où auparavant c’était un magasin des plus classiques.
Pour la coke et les produits régulièrement consommés en occident, tout le monde savait qu’il fallait aller dans les grands hôtels squattés par les journalistes internationaux. Étonnant, non?
Il y eut aussi une période Kétamine. Qui s’est arrêtée lorsque les stocks reçus par une ONG et qui n’étaient pas utilisés en Iraq ont été finis. La situation sécuritaire ayant commencé à se dégrader plus sérieusement alors, personne n’a essayé d’en avoir à nouveau.

En ce qui concerne le shit, il était d’autant plus facile à trouver que nos fournisseurs principaux étaient la diaspora marocaine, avec qui nous entretenions de bons rapports, francophonie oblige. Mais, pour d’autres, la diaspora soudanaise était tout aussi réputée. Nous n’avons appris que bien plus tard, et alors que nous n’étions plus basé à Baghdad à plein temps qui était le fournisseur principal de Baghdad.
En effet, la plupart des fumeurs, même une fois basés à Amman la majeure partie du temps, revenaient à Baghdad et en profitaient pour se fournir sur un marché abondant où les prix défiaient toute concurrence. D’autant plus qu’il était extrêmement difficile et onéreux d’en trouver en Jordanie. J’en connais plus d’un qui auraient préféré être relocalisés à Beyrouth.

Or, un jour, l’un d’entre eux est revenu dépité: il n’avait pas pu trouver sa savonnette lors de son voyage. La raison étant que le fournisseur principal de la ville avait été blessé la veille de son départ lors de l’explosion d’une voiture piégée. Or ce jour là il n’y avait eu qu’une seule voiture piégée à Baghdad: c’était d’autant plus facile à savoir que c’était à 150mn de nos bureaux et qu’il fallait changer toutes les vitres… Notre petite enquête n’a pas mis longtemps à être bouclée: le dealer était le marchand de pastèques au coin de notre rue. Un type très sympa, (qui semblait) pauvre comme job et qui n’avait qu’une petite cahute d’1x1m dans laquelle il vendait uniquement des pastèques pour quelques Iraqi Dinars. Au point que nous lui en achetions beaucoup plus régulièrement que ce que nous pouvions en manger. En fait ce type ravitaillait toute la ville…

Bureau dévasté lors de l'attaque contre le Canal Hôtel (siège de l'ONU)

Bureau dévasté lors de l'attaque contre le Canal Hôtel (siège de l'ONU)

Avant cette digression sur les produits licites et illicites que nous ingurgitions, je vous parlais des fêtes, parfois très animées ou chaudes, auxquelles nous participions chaque semaine. Plutôt dans les organisations latines d’ailleurs. Pour deux raisons principales. D’une part parce qu’elles invitaient plus facilement leur collègues iraquiens et que c’était du coup beaucoup plus sympa. D’autre part parce que les conditions de sécurité dans lesquelles nous vivions n’avaient rien à voir avec celles des anglo-saxons: Je me souviens avoir été dans une fête organisée par une grosse ONG US en février 2004. Alors que nous nous promenions librement dans la rue tous les soirs à cette époque, leur maison se trouvait dans une rue bloquée et gardée par des hommes en armes et nous avions dû montrer patte blanche lors de pas moins de 5 check-points entre le début de la rue et l’entrée dans la maison une centaine de mètres plus loin. Pas simple quand en plus l’un d’entre nous promenait partout… son accordéon. Vous savez dire accordéon en arabe, vous? Ben sur l’un des check-points, il a fallu qu’il en joue sous le regard soupçonneux des gardes pour qu’ils comprennent ce que c’était.

Sinon les fêtes se passaient comme toutes les fêtes du monde. Si ce n’est que tout le monde avait un couvre feu, même quand il n’y avait pas de couvre feu officiel dans les rues: soit on rentrait avant, soit on couchait sur place. Heureusement que les maisons étaient grandes, parce que c’étaient régulièrement un minimum de 20 ou 30 personnes qui couchaient là. Vu le danger de se promener la nuit, personne ne se risquait à rompre ce couvre feu qui était une des premières règles de sécurité. Nous ne l’avons fait qu’une fois. Vers 3h du matin, un pote a décidé qu’il ne voulait pas dormir là car il y avait trop de monde. Il a alors appelé son chauffeur de nuit (bien qu’on ne roule pas pendant le couvre feu, nous en avions tous un, au cas où il faille évacuer rapidement en pleine nuit). Celui ci est venu avec un des gardes de la maison. Et, tout aussi imbibés que lui mais surtout très solidaires, nous sommes rentrés, à 5 plus le garde et le chauffeur dans la grosse voiture américaine, jusqu’à sa maison. A 150km/h dans les rues de Baghdad la nuit.
La montée d’adrénaline nous a bien fait rire sur le coup mais nous étions beaucoup moins fiers des risques inutiles que nous avions pris le lendemain au petit déjeuner. Et nous nous sommes confondus en excuses durant plusieurs semaines auprès des deux iraquiens venus nous chercher. Ce qui les rendaient hilares à chaque fois, même s’ils nous ont avoués qu’au moment de l’appel de leur chef, ils n’en menaient pas large.

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Les autres soirs de la semaine, nous nous retrouvions souvent avec quelques proches et nous regardions des films avec les projecteurs que nous avions tous dans nos organisations. On trouvait tous les films les plus récents sur les marchés de Baghdad dans des DVD pirates à 1USD. De quoi se faire une belle cinémathèque. Du coup c’était séance de cinéma presque tous les soirs. De toute manière il n’y avait pas grand chose d’autre à faire. Par contre je ne vous conseille pas de regarder un film comme Black Hawk Down lorsque vous entendez les hélicos qui tournent autour de votre maison. Peu de monde a bien dormi cette nuit là ;-)

Le vendredi, c’était souvent le seul jour où nous ne travaillions pas trop, sauf urgence. C’était donc l’occasion de flâner dans certains quartiers de la ville, au zoo, au marché aux livres etc. Nous avons même organisé 2 ou 3 matchs de foots entre ONG. Mais nous avons du arrêter car nous n’avions trouvé qu’un seul terrain où jouer, et c’était un peu dangereux de revenir chaque semaine au même endroit…
Quelques fois nous allions aussi dans un restaurant au bord du Tigre, dans le quartier qui est devenu une enclave sunnite avec une extrême violence par la suite, Adhamyia (Nord-Est sur la carte). Dans une partie du quartier il y avait deux ou trois restaurants avec une terrasse sur une sorte de barge sur le Tigre. Très sympa.

Si si, ce sont bien des jet-skis

Si si, ce sont bien des jet-skis

C’est là, au printemps, que nous avons vu des types faire du jet-ski. Sur le Tigre. En face de la Zone Verte gardée par les militaires US. En pleine guerre. Nous en avons parlé entre nous toute la semaine tant c’était incroyable. Et le vendredi suivant, nos étions de nouveau sur place, bien décidés à faire un tour de jet-ski sur le Tigre. C’était vraiment le genre de truc qui nous avait excité toute la semaine. De plus, connaissant les Iraquiens, nous étions sûrs qu’ils seraient ravis de nous faire partager leur délire. Un ami photographe de presse nous avait même accompagné, riant d’avance des photos qu’il ramènerait des « humanitaires à Baghdad ».

Mais point de jet-skis lorsque nous sommes arrivés. Le collègue iraquien qui était avec nous et s’amusait d’avance de nous voir nous flanquer à l’eau est parti se renseigner auprès des pêcheurs. Il est revenu en nous disant qu’il n’y avait aucune chance que nous puissions en faire. En effet, les militaires US qui étaient sur l’autre rive avaient dans la semaine tiré sur les jet-skis, tuant l’un des type. Personne ne savait pourquoi. Peut-être ont-ils eu peur d’être attaqués (avec des jet-skis qui étaient en contrebas de leurs miradors et à plusieurs dizaines de mètres… mais ils étaient assez stupides pour cela), peut-être se sont-ils juste « amusés ». Nous ne saurons jamais.
Déçu de voir notre rêve tomber à l’eau, nous avons alors fait de même, comme tous les jeunes baghdadis qui se baignaient autour de nous. Nous avons plongé dans une eau boueuse, sale, charriant détritus et excréments, et dans un courant très violent [2]. Nous sommes remontés sur la berge 50m en aval, et pourtant nous n’avions que que 5-6 mètres à nager pour la rejoindre. Et là nous nous sommes brûlés les pieds pour revenir jusqu’au restaurant sur les pierres bordant le fleuve. Et pendant une semaine nous avons tous craints d’avoir chopé des maladies de peau. Mais personne n’a rien eu et nous nous sommes plutôt bien marrés ce jour là malgré l’absence décevante des jet-skis.

La suite au prochain numéro.
D’ailleurs n’hésitez pas: si vous avez des questions ou s’il y a des sujets abordés que vous voudriez que je développe, je me ferais un plaisir de le faire si je peux.

[1] Depuis la guerre c’est une autre victoire américaine dont on parle peu: d’une part la production de cannabis et surtout de pavot a commencé à se répandre dans certains gouvernorats (Thi-Qar, Diyala)  alors qu’elle était inexistante auparavant, et d’autre part la consommation de produits stupéfiants a également explosé alors qu’elle n’était que très marginale auparavant.

[2] et qui contenait notoirement du matériel militaire, des bombes (parfois sales) qui avaient été jetées lors des différentes guerres, dans lequel tous les égouts de la ville se jetaient et qui charrierait des dizaines de corps quelques mois plus tard.

 

Quelques Anecdotes Baghdadis (2)

Suite du premier épisode sur les anecdotes baghdadis

La Chaleur de l’été iraquien… Peut-être l’un des pires souvenirs tant cette chaleur est forte, quelle que soit l’heure. L’occasion de s’apercevoir, par exemple, qu’il est possible de dormir à peu près correctement jusqu’à 35°C. Au delà, on transpire tant qu’on dort comme un bébé: on dort deux heures, on se réveille et on pleure; on dort deux heures…
D’ailleurs, l’été, les iraquiens, malgré les risques dans un pays en guerre, dorment dehors. Et lorsqu’il est possible d’avoir un générateur pour faire fonctionner l’air conditionné, il ne vous gênera pas pour dormir, quelqu’en soit le bruit…

Mais la chaleur, en Iraq, est aussi très présente chez les gens. Partout ou presque [1], ces personnes qui vivent depuis 25 ans en guerre, sont d’un accueil incroyable. J’ai des dizaines d’anecdotes concernant cet accueil de gens adorables, rieurs, fêtards, toujours prêt à aider malgré la situation de leur pays.

Puisque je ne peux toutes les aborder en une fois, prenons un seul exemple: les marchands.
Nous avions l’habitude de nous promener, au printemps et au début de l’été 2004, sur l’une des avenues principales de Baghdad, Karada. Comme le faisaient, du reste, beaucoup de Baghdadis dès que la température baissait en début de soirée.
Cette avenue, plutôt commerçante dans la journée, se remplissait le soir de dizaines d’échoppes où tout se vendait, et particulièrement des souvenirs de l’ancien régime ou du petit matériel, fabriqué en chine. Et particulièrement d’ailleurs, des briquets tous plus extraordinaires les uns que les autres.

Celui là, outre le fait de réunir Bush et Saddam sur un coeur surmonté dun avion de chasse joue la lettre à élise lorsquon louvre. Trop forts les chinois...

Celui là, outre le fait de réunir Bush et Saddam sur un coeur surmonté d'un avion de chasse joue la lettre à élise lorsqu'on l'ouvre. Trop forts les chinois...

Bien sûr, ces ballades n’étaient pas les meilleures idées que l’on puisse avoir en terme de sécurité, ce genre d’endroits risquant particulièrement d’être ciblés par des attaques à la voiture piégée (on dit VBIED dans le jargon sécuritaire: Vehicle Born Improvised Explosive Device). Mais, en dehors de ce risque, pas une fois nous n’avons senti la moindre menace sur nous ou le moindre regard soupçonneux. Pourtant nous avions l’air d’occidentaux, et une grande partie de ceux ci venaient d’attaquer ce pays et le rendaient exsangue au point qu’une guerre civile larvait.

Non seulement nous n’avions aucune menace, mais en plus, dans chaque échoppe où nous nous arrêtions nous étions accueilli comme des rois, par du thé, du coca, ou toute autre boisson que nous pourrions désirer. Ensuite seulement le marchand nous demandait ce que l’on cherchait.
Si par hasard il ne l’avait pas, il nous resservait, nous faisait assoir et allait chez ses collègues et concurrents pour nous trouver ce que nous cherchions. Puis il revenait et nous vendait le produit comme s’il l’avait eu dans son magasin. Il se débrouillerait plus tard pour s’arranger avec celui qui lui avait donner ce produit. Cette attitude s’est reproduite dans tous les magasins dans lesquels j’ai pu aller à Baghdad et dans la plupart des villes iraquiennes. Facilitée par le fait que des magasins vendant le même type de produits sont souvent plusieurs à proximité [2]. La raison que l’on m’a donnée étant qu’en tant que visiteur (client), je devais être servi et si ce que je cherchais ne se trouvait pas dans le magasin, c’était la faute du commerçant, qui aurait du l’avoir. Je n’ai jamais vu ça ailleurs, même dans la région.

Le plus grand des supermarchés Baghdadi en 2004

Le plus grand des supermarchés Baghdadi en 2004

Il est évident, étant donné ce contexte, que si nous allions régulièrement chez un même marchand, il était tellement honoré que l’accueil y était encore meilleur, si cela est possible. Ce fut le cas avec notre marchand de légumes, Abbas. Il n’avait pas la plus grande des échoppes, mais ses étals étaient plutôt correctement rempli et ses produits de bonnes qualités. Nous avons donc pris l’habitude de nous approvisionner chez lui.
Après moins de deux mois à nous voir une fois par semaine, très gêné, il nous a fait une proposition surprenante: il aimerait que nous venions manger chez lui vendredi.
Beaucoup de vos maraichers vous ont invité à déjeuner, alors que vous les aviez vu moins d’une dizaine de fois?
Nous avons suspendu notre réponse, officiellement car nous devions demander l’autorisation. En fait nous avons chargé un de nos chauffeurs originaire du quartier de se renseigner sur Abbas afin d’éviter un piège. Malgré l’accueil que nous recevions, nous étions dans un pays en guerre, où les kidnappings commençaient à devenir de plus en plus nombreux [3]. Le chauffeur étant revenu plutôt confiant, nous avons accepté l’invitation, avec les deux collègues et le chauffeur en question.
Et nous avons passé un excellent vendredi avec toute sa famille et, comme c’est à chaque fois le cas en Iraq, avec de la nourriture à ne savoir qu’en faire.
La question qui est resté sur nos lèvres d’occidentaux était: pourquoi nous invite-t-il? La seule explication que nous ayons jamais eu était qu’il était content et fier que l’on ait choisi son échoppe et que nous revenions.

Repas chez Abbas

Repas chez Abbas

Abbas fut le seul marchand à nous inviter mais toutes nos relations avec les iraquiens étaient baties sur le même modèle. Malgré le contexte se dégradant, et bien qu’après la première année je n’ai pu rester vivre à plein temps à Baghdad, ni me promener sur les avenues de la même manière à cause des conditions de sécurité déplorables, ces relations sont restées les mêmes avec tous les iraquiens que j’ai pu rencontrer au cours des 4 ans où je suis resté dans la région.
Malgré la guerre civile qui a suivi.
Malgré les plus d’un million de morts.

Et malgré, aussi, certains côtés inconscients que peuvent avoir les iraquiens. Un de leur sport favori, par exemple, est de tirer en l’air pour célébrer quelque chose. C’est une pratique propre à toute la région, mais certains pays, comme la Jordanie, l’ont interdite et ont remplacé les armes par des feux d’artifices. Pas les iraquiens. Qui ont tous, qui plus est, plusieurs armes chez eux. Quelques puissent en être les conséquences, comme ce mariage décimé par des tirs américains venus d’un hélicoptère dans lequel les militaires pensaient se faire attaquer, alors que les iraquiens tiraient l’air pour fêter le mariage.
Et sans penser qu’une balle tirée en l’air, immanquablement, retombera. Parfois sur la tête de quelqu’un. Et le tuera surement.

Lors de l’annonce de la mort des fils de Saddam, honnis par tous pour leur attitude, il aurait été rapporté entre 30 et 40 morts rien qu’à Baghdad tant les gens ont tirés en l’air. Cette habitude devient très vite quelque chose à intégrer dans les analyses sécuritaires, préludes à tout déplacement. Il vaut mieux connaître les horaires des matchs de foot de l’équipe nationale. Lors de la qualification de celle ci pour les jeux olympiques de 2004 [4], j’étais chez des amis et j’attendais justement la fin du match pour rentrer chez moi. A la fin du match, étant dans une maison proche du Tigre et avec une belle vue sur Baghdad, ce furent des centaines, des milliers de tirs que nous entendîmes à travers la ville et presqu’autant de balles traçantes. Qui toutes se dirigeaient en direction de la Zone Verte, le quartier hautement protégé des ambassades des pays de la coalition ou des ministères iraquiens…

Michelin iraquien?

Michelin iraquien?

En effet, la plupart des iraquiens savent pertinemment que les balles retombes. Ce qui n’exclue pas l’inconscience. Comme me l’a démontré l’un de mes gardes avec qui je discutais un jour. Ahmed me disait que chez lui il avait récupéré un « machine gun », c’est à dire un fusil mitrailleur de combat. Alors que je lui demandais à quoi cela pouvait bien lui servir, lui qui était si pacifique, il me répondis que c’était pour tirer en l’air lorsqu’il était content. Je lui fis alors part de ma surprise qu’il n’ai pas pensé que les balles retombaient et que c’était très dangereux. Dans un grand éclat de rire il m’a dit qu’il savait bien, mais qu’il n’était pas fou. Et que c’est bien pour ça qu’il tenait son arme incliné en diagonale lorsqu’il tirait !!! Il avait bien pensé que les balles retombaient. Mais sa seule prévention était d’éviter que cela lui retombe dessus. Peu importe qui était en dessous du moment que c’était plus loin.

Mais tout cela ne nous empêchait pas de nous amuser autant que nous pouvions, malgré les risques qui existaient dans cette ville qui semblait de moins en moins calme.

A suivre…


[1] Bien évidemment, les groupes criminels qui pullulent en Iraq depuis la chute de Saddam ou les groupes armés en guerre sont beaucoup moins aimables et accueillant…

[2] Il y a un quartier pour les magasins de sports, un pour le matériel informatique, etc. Cela ne veut pas dire qu’il n’y en a pas ailleurs en ville. Mais dans le quartier spécifique où ils se trouvent, ils sont nombreux et on est à peu près sûr de trouver ce que l’on cherche.

[3] En 2004, l’Iraq est passé devant la Colombie en nombre de kidnappings. La plupart concerne des iraquiens, mais le marché de l’international est devenu si vite lucratif que l’appât du gain peut venir à bout de toutes les limites.

[4] Où ils termineront sur le podium, ce qui fera dire à Bush que c’était grâce à l’intervention américaine, puisque cela n’était jamais arrivé auparavant.

 

A cheval…

En attendant la suite des anecdotes, une petite histoire photographique…

Un jour d’avril 2004 dans le zoo de Baghdad.

Petite promenade du vendredi.

L’envie de prendre une statue en photo.

Une discussion avec des gardes iraquiens qui aimeraient bien être pris en photo par ces étrangers qui n’ont rien de militaires US

La proposition, pour rire, qu’ils montent sur la statue

Leur acquiesement dans de grands éclats de rire

Et finalement une série de photos uniques, la kalash négligemment posée au pied de la statue, oubliée le temps de se marrer…

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PS: Ces photos n’ont pas été prises par moi mais par mon collègue de l’époque, Sébastien.

 

Quelques Anecdotes Bagdadis (1)

Après un florilège de premières impressions, quelques anecdotes de la vie Bagdadi. Vie somme toute relativement tranquille en 2004. A partir de fin 2004, les risques de kidnapping et l’augmentation très nette de la violence ont rendu cette vie beaucoup moins tranquille.

Avant la guerre de 2003, tout le monde s’accorde à dire que la vie y était très calme et plutôt agréable, nonobstant les manques dus à l’embargo. Et à condition de ne pas s’opposer à Saddam Hussein bien entendu. Le problème étant qu’on ne savait pas toujours ce qui s’opposait à Saddam. Un sportif de haut-niveau qui ne décrochait pas de médaille en compétition internationale risquait un retour … difficile. Voilà une des raisons du peu de sportifs iraquiens dans les compétitions internationales.
Le maillage « sécuritaire » et de renseignement (les fameux mukhabarat – prononcer mourabarate – ou moumou dans la communauté expatriée) et la peur de la répression étaient en effet tels que les vols et agressions étaient très rare et faisait de Baghdad une des villes les plus sûres du monde. Cela a bien changé.

Vue de Baghdad

Les mukhabarat avaient été jusqu’à installer des caméras dans les chambres de ce qui avait parait-il été « le plus bel hôtel du moyen-orient », l’hôtel Al-Rashid, afin d’espionner les clients au cas où ils comploteraient contre le régime. Les baghdadis avaient pour tradition, du moins pour ceux qui pouvaient se le permettre, de célébrer leur nuit de noce dans un hôtel, de catégorie différente selon leurs moyens. Les plus riches s’offrant l’hôtel Al-Rashid. Une des raisons étant de laisser aux jeunes mariés une certaine intimité, dans une société où les familles sont très présentes et où il n’est pas rare qu’un jeune couple continue à habiter avec le reste de la famille.
Seulement, à la chute de Baghdad en mars 2003, tout a été pillé, sauf le ministère du pétrole, seul bâtiment qui a été protégé par les troupes américaines. Les vidéos avaient due être dûment archivées. Et les jeunes couples qui avaient célébré leurs nuits de noces dans les chambres de l’Al-Rashid ont eu le plaisir de pouvoir visionner leurs ébats en achetant sur les marchés des cédéroms compilant les vidéos des mukhabarat. Qui a dit que les états musulmans étaient pudibonds?

En 2004, donc, les mukhabarat n’étaient plus là (ils reviendront plus tard) et, bien que le pays fonctionne dans un grand désordre, la vie y est quand même encore plutôt cool:
Les fêtes sont régulières, nous avons même été jusqu’à organiser une fête de départ réunissant une centaine de personne, sur le toit de notre maison où nous avions installé un grill à Shawarma (le même que celui que vous pouvez voir dans n’importe quelle échoppe du monde, celui où la pièce de mouton tourne devant le feu) et où un vrai groupe de musique, celui d’un de nos gardes qui jouait autrefois pour les fils de Saddam, jouait des standards américains. C’était en Juillet 2004, et les tensions dans le pays avaient déjà suffisamment augmentée pour que trouver de l’alcool soit devenu difficile à trouver, surtout que les échoppes en vendant avaient commencé à être attaquées.

Coucher de Soleil Baghdad

Il m’avait fallu tout un après-midi à sillonner Baghdad pour trouver de quoi sustenter les plus soiffards d’entre nous, qu’ils soient iraquiens ou expatriés. Sous Saddam, l’Iraq était laïc et nombreux étaient qui les hommes avaient l’habitude de boire, parfois beaucoup, surtout de l’Arak, de la bière, du whisky ou du vin. Ils se retrouvaient souvent sur les ponts de Baghdad, à la fraiche. Et bien que le pays soit à cette époque en train de sombrer dans ce qui sera une des périodes les plus noires de son histoire, ces habitudes n’étaient pas encore perdues.

D’ailleurs quelques jours auparavant l’alcool était encore si facile à trouver et si peu cher que des amis basés à Amman nous faisait régulièrement des commandes lorsqu’ils venaient. L’alcool y était là bas en vente libre mais les bonnes bouteilles rares et chères. Alors qu’à Baghdad, nous avions du rhum cubain de 7 ans d’âge pour moins de 10 USD la bouteille et que nous avions également trouvé la caverne l’Ali Baba (c’est le cas de le dire, l’histoire d’Ali Baba étant une légende iraquienne. Au point qu’Ali Baba signifie voleur en argot iraquien). Cette caverne était en fait un magasin d’alimentation générale qui avait très certainement racheté beaucoup de bouteilles qui s’étaient vendues au marché noir après les pillages des palais de 2003. Mais comme le commerçant n’y connaissait pas grand chose en vin, il fixait le prix en fonction de l’état de la bouteille, ou de la date de fabrication: plus elle était vieille, moins elle était chère. Nous nous somme bien entendu abstenu de lui donner le moindre cour d’œnologie. Et nous pouvions régulièrement boire nos bordeaux de 20 ou 30 ans d’âge que nous avions négocié à peine plus cher que le prix de l’eau…

Ces bouteilles restaient tout à fait buvables. Pourtant elles n’avaient certes pas été gardées dans les meilleurs conditions. Elles avaient même certainement subies de fortes chaleurs. Car la météo iraquienne n’est pas très capricieuse, sauf lors de la saison des tempêtes de sable. Dans ce cas, cela arrive très vite. On a d’abord la sensation d’avoir un goût de sable dans la bouche. Puis la luminosité baisse à tel point qu’il est nécessaire d’allumer les phares des voitures pour rouler. Et ensuite le sable s’immisce partout. La première tempête, je l’ai subie en sortant de chez des amis. J’étais venu leur déposer quelque chose. Entre le moment où je suis entré et le moment où, une vingtaine de minutes plus tard, je suis sorti, j’ai eu l’impression de ne plus être au même endroit. Tout était rouge-orangé et il faisait presque nuit, alors que c’était le milieu de l’après midi.

Rue Rasheed

Le reste du temps, disais-je, le temps est invariablement beau et chaud. La chaleur au sud est plutôt humide, elle reste sèche au centre du pays. Il n’y a qu’au nord que le climat est plus tempéré. C’est à dire qu’il pleut parfois, qu’il neige l’hiver (le Kurdistan est montagneux) et que la chaleur ne dépasse que rarement les 45-50°C l’été. Plus au sud, cette température est dépassée à peu près tous les jours. Il existe d’ailleurs un accord avec l’OIT (Organisation Internationale du Travail) en Iraq. Si, sur le lieu de travail, la température dépasse les 50°C, le travail doit être arrêté pour ne pas mettre la vie du travailleur en danger. Aussi il n’est pas rare de voir, lors des prévisions météorologiques iraquiennes (oui, oui, une météo. Qui annonce invariablement du soleil l’été. Cela doit être la météo la plus sûre du monde), la température prévue affichée à… 49,9°C. Comme il s’agit des prévisions officielles, plus de contestation possible. Sous Saddam, le journal télévisé du soir (à 22h) donnait les directives pour le lendemain. Et la tradition est restée. Tant pour la météo, que pour les jours fériés, qui sont très souvent annoncés officiellement la veille. Il faut dire que beaucoup de ces jours sont des commémorations religieuses et leur date exacte dépend de la lune et change chaque année.

le Tigre

Pour en revenir à la chaleur, celle-ci est tout bonnement insupportable. Tout le monde me l’avait dit.
Mais on ne le comprend vraiment que le jour où on a à le subir.
Certes, lorsqu’au mois de mars, alors qu’il neigeait à Amman, nous avions déjà 30°C, je m’étais douté que ce serait dur.
Lorsqu’au cours des semaines suivantes la température a continuellement augmenté, cela devenait de plus en plus difficile.
Pour tout dire, jusqu’à 45°C c’est tenable, on s’habitue.
Au delà, on ne s’habitue pas.
Cela équivaut à un poids qui vous appuie sur les épaules dès que vous sortez.
Je n’ai pas essayé de cuire un oeuf sur une carrosserie, mais je pense que c’est faisable. J’ai vu un briquet, oublié sur une plage arrière, exploser. En une heure de voiture, une bouteille d’eau devenait tiède. Deux heures de plus et on pouvait faire le thé.
Il y a bien sûr des côtés positifs à cette chaleur: vous pouvez par exemple étendre votre linge à minuit et le rentrer 10mn plus tard.
Mais il y a surtout des côtés négatifs. Par dessus tout l’impossibilité de prendre une douche fraiche. En effet, les réservoirs d’eau sont sur le toit. Bien qu’on les ait protégé avec du polystyrène, il était impossible de prendre une douche après 6h du matin. Et encore je ne parle pas d’une douche fraiche. Autant dire que des amis qui avaient pu installer un raffraichisseur d’eau [1] nous voyait assez souvent débarquer une serviette à la main, juste pour prendre une douche.

Une seule fois je me suis résolu à prendre la température extérieure. Un soir d’une journée qui avait été particulièrement chaude. J’ai sorti un thermomètre dehors. Il était 19h. Je l’ai mis à l’ombre de l’oranger qui était dans notre jardin. Lorsque j’ai vu la température, j’ai cru que le thermomètre ne fonctionnait pas. Je l’ai alors mis dans un freezer qui fonctionnait grâce à un générateur. Lorsqu’il fut à 0°, je l’ai remis au même endroit. La température qu’il affichait n’avait pas changé: 58°C. J’aime autant ne pas savoir combien il faisait dans la journée.

A suivre

[1] – grâce à l’électricité qu’ils avaient continuellement, leur maison jouxtant l’une de celles du président iraquien de l’époque – tout a changé, mais rien n’a changé avait coutume de dire un de mes amis iraquien.

 

Là où l’on s’arrête

6 heure du mat, les yeux embrumés,
la peau encore salée par l’Atlantique,
le regard plongé dans le Pacifique,
je reste sans voix.

Les heures passeront,
les rencontres se succèderont,
les verres se rempliront,
les verres se videront,
Calme torpeur,
Fureur de l’océan.

Pour l’heure,
un pêcheur,
jouant du soleil et des vagues,
lance son filet,
Une marchande ambulante,
propose ses fruits frais
et leur rasade de piment.
Le levant dore l’eau, la ville et le sable.

Ici, une minute suffit pour vous capturer,
Un jour peut-être vous repartirez.

Peut-être…

Puerto Escondido